Normes sociales et normes économiques à l’école

Nous vivons dans un monde qui est à la fois social et économique. Cependant, nos attentes et nos comportements sont très différents selon que nous les inscrivons dans l’un ou l’autre de ces cadres.

Lorsque vous invitez des amis à dîner, la seule attente que vous en avez est de l’ordre d’une réciprocité sociale -que vos hôtes contribuent à une conversation animée, et qu’en retour, dans le futur, ils vous invitent à dîner chez eux. Non seulement vous ne vous attendez pas à ce qu’ils proposent de vous payer pour votre délicieux repas, mais s’ils le faisaient, vos relations sociales s’en trouveraient certainement affectées à jamais.

On n’applique pas impunément des normes économiques à une situation sociale.

Le contraire n’est pas vrai, cependant : les entreprises qui attirent le plus de loyauté ne sont pas celles qui paient le mieux (norme économique), mais celles qui savent inspirer leurs employés par leur vision, en même temps qu’elles les reconnaissent comme les agents de cette vision. De la motivation économique, extrinsèque, on passe ici à la motivation intrinsèque : une entreprise dont la culture repose sur des normes sociales investira dans des individus, et leur reconnaîtra autonomie et compétence ; l’employé développera alors un sentiment d’appartenance sociale vis-à-vis de son entreprise.

James Pennebaker, chercheur en linguistique, appelle ces entreprises des « entreprises-nous » (« we-companies ») : « Pour avoir une idée générale du climat d’une entreprise, demandez aux employés de vous décrire une journée typique. Si les employés parlent de « mon bureau », « mon entreprise », c’est que l’atmosphère du lieu de travail est correcte. Les gens qui travaillent dans ces « entreprises-je  » («  I-companies  ») sont raisonnablement heureux, mais ne se sentent pas « mariés » à leur entreprise. Par contre, s’ils parlent de « nos bureaux », ou « notre entreprise », prêtez l’oreille. Ceux qui travaillent dans ces « entreprises-nous » («  we-companies  ») ont adopté leur lieu de travail comme faisant partie intégrante de leur identité. Ce sens du « nous » peut expliquer pourquoi ils travaillent plus, ont moins envie de partir ailleurs, et se sentent plus comblés par leur travail. Et soyez très inquiet si les employés d’une organisation l’appellent « la compagnie » -ou pire : « cette compagnie », et se référent à leurs collègues comme « eux ». Les entreprises-eux («  they-companies  ») peuvent vite devenir un cauchemar, car leurs employés proclament que leur identité au travail n’a rien à voir avec eux. » (James W. Pennebaker (2011), The Secret life of pronouns, Bloomsbury Press, p.227 – ma traduction)

 

Tout ceci prend une intensité particulière dans le contexte éducatif. En effet, l’institution scolaire est un milieu de travail très particulier, en cela qu’il rassemble des enseignants et des élèves. Un milieu hétérogène, qui se prète rarement au « nous » : comme je l’ai dit ailleurs , le « nous » est le grand absent des discours sur l’école : dans les débats officiels, dans les articles de journaux, le « nous » n’existe pas : il y a des enseignants d’une part, avec leurs problèmes d’enseignants, et de l’autre il y a des élèves avec leurs problèmes d’élèves.

Dans le cas des enseignants, ont-ils le sentiment quotidien d’appartenir à une entreprise sociale -aider à l’avènement d’une génération de penseurs critiques, positifs et équilibrés ? Quoi qu’ils répondent personnellement à cette question, ils sont indéniablement liés à l’institution par un contrat économique.

La place de l’élève dans l’institution éducative est plus difficile à cerner : sont-ce les normes sociales ou les normes économiques qui s’appliquent le plus à la condition d’élève ? Si l’école est gratuite, elle peut cependant avoir un coût économique pour les élèves et leurs familles : dans des pays en voie de développement, où le travail de chacun compte, envoyer un enfant quotidiennement à l’école peut signifier tomber au dessous du seuil de pauvreté pour une famille ; par ailleurs, un gouvernement confronté au décrochage scolaire, peut décider de sanctionner économiquement l’absentéisme, comme cela a été le cas en France.

De plus, l’école est l’antichambre du monde du travail, elle est censée y préparer l’élève. La dimension économique y est donc préfigurée, possiblement par les notes, qui sont, comme l’argent, une évaluation externe.

Dans son ouvrage Predicatbly Irrational,  Dan Ariely, chercheur en économie du comportement (behavioural economics) au MIT, met en garde contre une vision de l’univers scolaire en termes de performances et de rendement économique : « (…) les tests standardisés et les salaires basés sur la performance ont tendance à éloigner l’éducation des normes sociales pour les rapprocher des normes économiques.  (…) l’argent a une portée limitée – les normes sociales sont les forces qui peuvent faire la différence à long terme. Au lieu de focaliser l’attention des enseignants, des parents et des élèves sur les notes, les salaires et la compétition, il serait plus fructueux que l’on nous instille une direction, une mission,  une fierté à éduquer. (…) comment pouvons-nous améliorer le système éducatif ? Probablement en reconsidérant d’abord le curriculum scolaire, en le liant de manière plus évidente à des buts sociaux (élimination de la pauvreté et du crime, promotion des droits humains, etc.), des buts technologiques (améliorer la conservation d’énergie, l’exploration spaciale, la nanotechnologie, etc.) et les buts médicaux (cures pour le cancer, le diabète, l’obésité, etc.)»  (Ariely (2008), Predicatably Irrational, HarperCollins, p. 85– ma traduction).

 

L’argent est bien souvent la façon la plus dispendieuse de motiver l’humanité. Elle est également de moins en moins alignée avec un monde que nous souhaitons voir se départir d’un consumérisme sans âme. L’école est essentielle pour jeter les bases d’une telle société : s’éloigner des normes économiques, et s’inscrire résolument dans un cadre social inspriant.

Notre société, notre école.

This entry was posted in Culture du partage, Éthique, Motivation, Socialisation. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>