La logique est soluble dans la morale

Ce billet a été motivé par ma réaction allergique à l’article de Pierre-Jean Dessertine Le mariage homosexuel est-il soluble dans l’écologie ? sur le site Agora.

Mon billet se présente en deux parties : la première partie met en évidence les carences logiques de l’argumentaire de l’auteur ; elle constitue aussi mon « coup de sang » réactif pour le contenu de cet article de l’Agora.

La deuxième partie de ce billet explique les illogismes de l’article à la lumière des travaux de  la psychologie morale –et plus particulièrement des travaux de Jonathan Haidt et Jesse Graham.

 

Les carences logiques de l’article

Pour qui ne souscrit pas au point de vue de l’auteur, l’article  Le mariage homosexuel est-il soluble dans l’écologie ? constitue de manière manifeste une suite d’arguments  antagonistes, illogiques et sans poids.

Argument sans poids :

« La revendication du droit de se marier au nom de l’égalité semble un peu à contretemps, alors que ce droit est majoritairement délaissé, dévalué, dans la population. »  En d’autres termes : le mariage est passé de mode ; pourquoi donc les homosexuels en voudraient-ils ?

J’ignorais que la légitimité d’une revendication  était avant tout basée sur une tendance. C’est un peu comme si l’on avait dit aux femmes, en 1944 : « Oh, vous savez, il y a de moins en moins d’hommes qui votent, alors pourquoi voudriez-vous voter vous-même ? »

Argument illogique :

C’est l’argument central, le corps de l’article :  « Finalement, après la biodiversité des légumes, des fruits, des semences, des animaux, c’est la biodiversité à l’intérieure de l’espèce humaine qui serait remise en cause. »
En quoi le mariage homosexuel réalise-t-il cela ?
N’y a-t-il pas de parents homosexuels qui adoptent des enfants créés de manière « non assistée » ? En quoi ces parents-là concourent-ils à la remise en cause de la biodiversité de l’espèce humaine ?
N’y a-t-il pas de parents hétérosexuels qui font appel à la procréation assistée ?
Pourquoi  ces parents-là  ne sont-ils pas également l’objet du courroux philosophique de monsieur D ?

À envisager logiquement l’argument central de l’article, on se rend vite compte qu’il a peu à voir avec l’homosexualité : s’il s’agit de préserver la biodiversité de l’espèce humaine, c’est la procréation assistée que monsieur D devrait viser –pas le mariage homosexuel.

Arguments antagonistes :

Monsieur D nous explique qu’  « Il y aura donc des conséquences graves à l’adoption de cette loi » (=le mariage homosexuel)  pour deux raisons :

« ·  c’est la reconnaissance institutionnelle de la parentalité assistée. » (fondamentalement mauvaise, suivez bien monsieur D, du fait de sa dimension possiblement eugénique), et

« ·  C’est le renforcement du marché de l’adoption » – Ah ? Tiens ? Monsieur D n’aime pas non plus l’adoption, qui respecte pourtant la biodiversité, en réassignant simplement, à de nouveaux parents, le fruit de « la procréation selon les hasards de l’amour qui assure un réassortiment constant des gènes. »

Et là j’en viens à mon argument central : ce qui me fait vraiment peur, dans cet article, c’est la totale absence d’empathie de l’auteur. Condamner « le marché de l’adoption » parce qu’il s’agit d’un « marché mondial (…) entre pays riches et pays pauvres. » ?

J’aimerais opposer à cet argument torché en une phrase pseudo-moraliste, la réalité humaine d’une histoire : il y a deux ans, mon amie est partie en Chine adopter une petite fille.  Comme vous le savez sans doute, beaucoup de fillettes sont abandonnées dans ce pays. L’orphelinat était fièrement présenté comme un orphelinat modèle,  et pourtant le bébé de six mois que  l’on a mis dans les bras de mon amie avait la tête déformée : si rarement prise aux bras que son crâne avait pris la forme du matelas dur sur lequel elle était allongée.

Aujourd’hui la fillette a trois ans. Elle est bavarde, curieuse de tout et de tous,  heureuse. C’est le  « marché mondial de l’adoption entre pays riches et pays pauvres » qui a permis à cette fillette de ne pas être marquée dans son caractère comme elle l’a été dans sa chair.

Alors oui, renforçons le marché de l’adoption ! Non seulement il est un garant de la biodiversité (il n’y aura pas que les « riches bien nourris » qui survivront), mais il est aussi la preuve que l’amour n’est pas soluble dans notre monde, même si, sous la plume de monsieur D, il semble l’être dans la philosophie.

 

La psychologie morale

J’ai longtemps été profondément étonnée -je devrais même dire “viscéralement agressée”- par l’apparente incohérence des arguments des détracteurs des droits homosexuels, jusqu’à ce que je commence à m’intéresser à la recherche en psychologie morale.

La moralité : en partie inconsciente,  et justifiée à postériori

Ces dernières années, les travaux réalisés dans ce domaine ont radicalement changé la vision de la moralité humaine telle que décrite par Piaget et Kohlberg : ces auteurs voyaient la moralité se construire chez l’enfant selon un modèle de raisonnement délibéré (le modèle kantien) : un événement perçu provoque un raisonnement conscient, qui aboutit à un jugement, lequel provoque une émotion.

Macnamara (1990) et Haidt (2001), notamment,  ont observé que les adultes eux-mêmes sont parfois dans l’incapacité de donner une justification à leurs fortes intuitions morales. De là, Haidt a proposé le SIM (Social Intuitionist Model) pour rendre compte de cela ; dans ce modèle, l’intuition s’impose au sujet au moment où il perçoit l’événement, le jugement en découle, et le raisonnement est un acte à posteriori (post hoc reasoning link).

Il apparaît donc que la moralité d’un individu est en partie inconsciente, et que le raisonnement est secondaire au jugement, souvent mis en branle par le sujet pour convaincre un parti adverse (social persuasion link).

Ce modèle expliquerait les insuffisances argumentatives de monsieur D dans son article.

 

Les cinq piliers de la morale

Dans leur article When morality opposes justice: Conservatives have moral intuitions that liberals may not recognize , Jonathan Haidt et Jesse Graham, chercheurs à l’Université de Virginia, exposent les cinq piliers universels de la morale humaine, dégagés à la lecture d’ethnographies et de textes saints de toutes cultures :

 

La capacité à prendre soin des autres (Harm/care) est issue de l’évolution du cerveau des mammifères, sensibles aux signes de souffrance de leurs petits.

La réciprocité (Reciprocity) est à l’œuvre dans la longue histoire d’alliances et de coopération entre individus sans lien de parenté,  chez de nombreuses espèces de primates. Frans de Waal l’a même isolée de manière spectaculaire chez de nombreuses espèces de primates –et même chez les éléphants.

La loyauté au groupe (Ingroup) s’est développée à partir de notre caractère social. Nous reconnaissons, faisons confiance à, et coopérons avec les membres de notre groupe, et avons tendance à nous méfier des membres des autres groupes.

La hiérarchie (Hierarchy) est également une constante dans les groupes de primates, où les individus dominants  bénéficient de traitement spéciaux, mais ont aussi à fournir protection et autres services à leurs pairs.

La pureté  (Purity) : la transition du primate à l’humain s’est opérée relativement récemment (1-3 millions d’années, selon Leakey, 1994) « Le passage à la nourriture carnée, qui a dû  inclure le charognage,  a coïncidé avec le développement rapide du cortex préfrontal humain, et ces deux changements (nourriture carnée, et large cortex) semble avoir doté les humains (et seulement les humains) de l’émotion du dégoût (voir Rozin, Haidt, & McCauley, 2000). Le dégoût semble remplir le rôle du gardien du corps dans toutes les cultures, répondant aux éléments liés biologiquement ou culturellement à la transmission des maladies (excréments, vomi, corps en décomposition, (…)). Dans de nombreuses cultures, le dégoût va au delà de ces problèmes de contamination, et soutient une série de vertus et de vices en lien avec les activités du corps en général, et les activités religieuses en particulier. »

Or, les recherches de Haidt et  Graham mettent en évidence que la moralité des  « libéraux » (gens de gauche) se fonde sur les deux premiers piliers, le soin et la réciprocité, alors que la moralité des « conservateurs » (gens de droite) est construite plus largement sur les cinq piliers.

La pureté, tout particulièrement, est le pilier qui explique le gouffre entre conservateurs et libéraux lorsque sont évoqués les droits des homosexuels : « Lors du Daily Show  du 25 juillet 2005,  Jon Stewart essaya en vain de convaincre le sénateur conserveur Rick Santorum que le fait de bannir le mariage homosexuel était une injustice. Se rendant rapidement compte de la futilité de ses efforts, Stewart remarqua : « C’est incroyable ! Dans ce genre de conversation, on arrive toujours à ce point, ce point final au delà duquel on ne peut aller. Vous n’êtes pas un mauvais gars, je ne suis pas un mauvais gars, mais je ne peux littéralement pas vous convaincre. » Le point final décrit par Stewart est le mur invisible qui sépare la moralité libérale de la moralité conservative. L’opinion de Santorum contre le mariage homosexuel étaient basée sur des préoccupations liées aux structures familiales traditionnelles, à l’autorité biblique, et au dégoût moral de l’acte homosexuel (…). Pour Stewart, ces préoccupations avaient aussi peu de sens que la peur des ondes thêta ; il lui était impossible de comprendre pourquoi une personne honorable et morale (ou du moins, pas un mauvais gars) serait prête à bafouer les droits d’un groupe de gens qui n’ont rien fait à personne. » (p. 12, ma traduction).

Pierre-Jean Dessertine ayant lui-même inscrit son argumentaire contre le mariage homosexuel dans un contexte politique, je me permets de faire ici une hypothèse basée sur la psychologie morale : je gage que monsieur Dessertine est politiquement situé à droite.

Cela expliquerait à la fois les carences logiques de son argumentaire (raisonné à posteriori) et situerait de manière cohérente sa position morale sur le mariage homosexuel.

Car j’argue, pour finir, que son article, même s’il n’en est pas conscient, est moins basé sur un souci de biodiversité que sur une moralité spécifique de la pureté.

 

 

 

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2 Responses to La logique est soluble dans la morale

  1. “Ce billet a été motivé par ma réaction allergique à l’article de…”
    Gênant : l’allergie est un comportement réflexe de rejet. Vous avouez que vous allez justifier un jugement négatif qui ne relève pas d’une évaluation réfléchie. (Il serait intéressant – pour vous – d’identifier dans mon texte ce qui provoque cette réaction allergique)

    “Pour qui ne souscrit pas au point de vue de l’auteur, l’article … constitue de manière manifeste une suite d’arguments antagonistes, illogiques et sans poids.”
    Et pour qui y souscrit, non ? Mais la raison est la même pour tous (en géométrie euclidienne, toujours, la somme des angles d’un triangle = 180°). Donc si ce texte est incohérent, il doit l’être pour tous.

    “Argument sans poids”
    Argument au poids relatif plutôt : il y a quelques temps, une ou deux décennies seulement, on entendait fortement les milieux homosexuels critiquer avec virulence le mariage, souvent avec de bons arguments, et ils ont largement contribué à la dévalorisation de cette institution. Cet argument est relatif au fait d’établir que le principal acquis visé par le mariage homo – son plus par rapport au PACS (pour la France) – est la parentalité légale aux couples homos à l’identique des couples hétéros.

    “Argument illogique”
    Mais votre critique ne fait appel qu’à des arguments de fait (et non de raison) – 2 fois est écrit : “N’y a-t-il pas de parents homosexuels …” . Il faudrait titrer : “Argument contraire aux faits”
    De toutes façons cette critique ne porte pas parce qu’il s’agit d’un argument de droit ! J’écris : “le loi légitime une situation de parentalité en laquelle on ne peut qu’y [à la parentalité assistée] avoir recours”. C’est bien là le cœur du problème dont traite mon article : de plein droit la parentalité devient un bien qu’il faut acheter.

    “Arguments antagonistes”
    Non, votre lecture n’a pas été attentive : l’unité du problème c’est la mainmise marchande sur un processus naturel ; et c’est la légitimation de ce marché par la loi.
    Rensez justice à ce que dit l’article : ce n’est pas l’adoption comme solution à un problème social qui est en cause, c’est le marché de l’adoption – le meilleur de votre critique est de souligner par un exemple que l’adoption n’est pas la plupart du temps réductible un échange marchand (et cela rendrait d’autant plus odieux l’envahissement mercantile de cet acte de générosité : on l’a vu en France avec L’affaire des enfants du Darfour voir en particulier, en fin d’article, le lien avec des intérêts biotechnologiques)
    Ce n’est pas la procréation assistée comme remède à des situations anormales qui est en cause, c’est le marché de la procréation assistée.
    Entendons bien ce qu’est un marché en société mercatocratique : c’est une offre telle que tous ceux – et seulement ceux – qui en ont les moyens peuvent acheter.

    “son article, même s’il n’en est pas conscient, est moins basé sur un souci de biodiversité que sur une moralité spécifique de la pureté.”
    Je ne puis discuter sur ce que serait mon inconscient, mais je puis essayer de faire comprendre ma démarche à qui veut comprendre.
    Dans mes textes, j’essaie de me placer d’un point de vue qui serait susceptible d’être adopté par tout homme, s’il accepte de faire abstraction de sa situation particulière pour se penser simplement humain (c’est-à-dire mortel, faillible, sexué, devant choisir le bien de sa vie, susceptible de souffrir et de faire souffrir, confronté à la nécessité de reconnaitre autrui, à la possibilité de la violence, etc…).
    J’essaie donc de parler, ni en tant que pour ou contre l’homosexualité, ni même en tant qu’homme ou femme, ni en tant que d’un lieu politique particulier, ou d’une morale particulière, j’essaie de considérer les choses nu de toutes mes peaux sociales.
    Citez un passage de mon texte où je déroge à ce point de vue d’universalité, vous me rendrez service.
    C’est donc du simple point de vue humain que, face aux transformations accélérées dans lequel est pris l’homme contemporain, je suis amené à me poser la question : cela correspond-il à ce qu’il est souhaitable que l’humanité devienne ?
    En ce qui concerne la légalisation du mariage homosexuel, il m’est apparu que non : celui-ci ferait sauter un verrou culturel décisif qui ouvrirait la voie à un eugénisme “soft” mais efficace, et permettrait des avancées significatives dans une direction qui ne peut être que dégradante pour l’humanité.
    Sur ce dernier point, voir mon article “Passer l’humain ?”

    • Emmanuelle Erny-Newton says:

      Merci pour votre réponse.
      Le titre de votre article (“Le mariage homosexuel est-il soluble dans l’écologie ?”) m’avait porté à croire que votre argument central était la protection de la biodiversité. Vous avez clarifié pour moi ce qui constitue (je vous cite) : « (…) le cœur du problème dont traite mon article : de plein droit la parentalité devient un bien qu’il faut acheter. »

      Partons donc de cette prémisse, et voyons où se situe, dans notre société, les cas de « parentalité achetée ». Comme un petit dessin vaut mieux qu’un long discours, voici :

      Parentalité

      Si je suis bien votre raisonnement, ce que vous voyez comme nuisible à l’Humanité, c’est cette partie représentée en vert sur mon graphique : la « parentalité achetée », comme vous la nommez. Et de là, vous vous opposez à toute la partie bleue (le mariage homosexuel) – sans pour autant remettre en cause la partie jaune (le mariage hétérosexuel).

      Si votre réponse à la question « Comment lutter contre la parentalité achetée ? » est « Interdisons aux homosexuels de se marier. », je ne peux y voir qu’une erreur logique.

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