Le droit de savoir ? Vraiment ??

Je n’ai pas la télévision, écoute rarement la radio. Et pourtant, la nouvelle m’est parvenue en un temps record. La tuerie de Newtown est un événement qui a fait le tour des médias, et continue de le faire.

« Le droit de savoir » du public justifierait apparemment le comportement des journalistes face à l’événement  –et la publicité qu’ils engendrent justifierait par rebond, je suppose, les manifestations politiques  à l’enterrement des jeunes victimes.

À quoi sert le “droit de savoir”, dans ce cas précis ?

A quoi cela sert-il objectivement dans ma vie, de savoir qu’une tuerie s’est passée quelque part ? La nouvelle me ravage, je me mets à la place des parents des petites victimes. Soit. Et après ? Est-ce que cela améliore ma vie ? la leur ? La rend plus pleine ? Me donne une sensation de contrôle ?

J’ai arrêté de suivre les actualités à la télévision lorsque je me suis aperçue que, plus que « le droit » de savoir, les médias de masse m’en donne « l’obligation ». Je ne peux pas choisir ce qui m’est montré, et suis exposée, sans droit de réponse, à la vision, souvent approximative, parcellaire et sensationnaliste, d’un/e journaliste.

 

Oui, mais ce genre de fait divers permet de réfléchir à ce genre de problème, de l’analyser…

Le problème, lorsque l’on est confronté à un fait divers si extra-ordinaire (au sens littéral) que celui de Newtown, c’est justement la place limitée qu’on peut donner à l’analyse : le nombre incalculable de facteurs (psychologiques, sociologiques) poussant quelqu’un à commettre un meurtre-suicide, combiné à la rareté d’un pareil événement, le rend particulièrement réfractaire à une analyse scientifiquement fiable : dans sa thèse Murder-suicide in the United States   (2011) (Meurtre-suicide aux Etats-Unis), Katherine Willah Otermat Kramer note : « A major issue facing future researchers is data availability. » (« un problème majeur que rencontreront les futurs chercheurs de ce genre de recherche, est la disponibilité des données »). La chercheuse note également que sa recherche devait déboucher sur la création d’une base de données sur le sujet (“murder-suicide database “) sur le site ICPSR. -mais que je n’ai pu localiser cette base de données sur le site.

Exit donc tout espoir d’analyse rigoureuse pour les événements de Newtown.

Pourtant, le simple fait d’avoir été exposé à une telle actualité change la façon dont nous percevons notre monde. Dans son ouvrage Thinking fast and Slow, Daniel Kahneman, psychologue et prix Nobel d’économie 2002, expose les multiples façons dont notre cerveau biaise notre jugement :

L’heuristique de disponibilité (availability heuristics) est le processus selon lequel nous jugeons la fréquence d’un événement par la facilité avec laquelle nous pouvons en évoquer des exemples. La disponibilité d’un fait dépend de sa saillance, de son aspect dramatique, et personnel.
S’il ne me touche pas personnellement (je ne connais aucune des victimes), Newtown est dramatique, et les médias se sont chargés de me le rendre saillant.

Le bénéfice net est que les écoles seront vues comme plus dangereuses qu’elles ne le sont réellement, y renforçant le sentiment d’insécurité.

Le biais de causalité : « Notre  esprit est  fortement biaisé envers les explications causales, et a du mal à traiter les statistiques » (« Our mind is strongly biaised towards causal explanations and does not deal well with « mere  statistics » » (p. 182). Ce qui veut dire que le simple fait de décrire le meurtier de Newtown (il était introverti ; il avait le syndrome d’Asperger ; etc.) met instantanément en branle dans le cerveau humain une histoire cohérente où ces traits deviennent autant d’éléments de causalité pour expliquer l’issue dramatique.  Un exemple typique est le titre de cet article de la CBC.

 

WYSIATI (What You See Is All There Is) Peu importe que la majorité des introvertis n’attaquent jamais personne –ou que dans le cas de Columbine, l’écrasante majorité des joueurs de jeux vidéo violents soient paisibles IRL : WYSIATI = « Ce que vous voyez est tout ce qu’il y a à voir ».

En ce qui concerne la tuerie de Newtown, je décline bien volontiers mon « droit de savoir » les détails d’un fait divers aussi hermétique à une analyse rigoureuse. -et, avec lui, mon obligation d’être exposée aux stéréotypes dont les médias nous abreuvent, inconsciemment ou non.  Ils vont à l’encontre de ma capacité à comprendre.

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