Les stéréotypes de genre dans les magazines pour enfants

Ma petite nièce (5 ans) a très envie d’un abonnement à un magazine pour Noël. Je me suis donc mise en chasse d’un bon magazine à lui offrir.

Le premier titre que j’ai consulté était Tralalire, des éditions Bayard-Jeunesse. La page d’accueil du site propose un numéro feuilletable, qui comporte les histoires des héros suivants :

  •  Archi et Toupeti (respectivement un homme et un garçon) – l’histoire en elle-même ne reproduit pas les stéréotypes de genre : on est en présence d’une figure paternelle douce et attentive.
  • Lou le loup (un garçon) –Les stéréotypes de genres se font sentir ici, tant pour les garçons que pour les filles… Petite louve, personnage secondaire, ne parle que pour donner son avis sur autre garçon (« Qu’il est beau ! »). Encore un scénario qui ne passerait pas le test de Bechdel.
  • Une histoire menée par un héros à qui on ne peut pas vraiment attribuer un sexe. Cependant, le personnage en question dit « je suis prêt ! » -j’en déduis donc que nous somme là, encore, en présence d’un héros garçon.
  • Stella la vache –enfin une héroïne.  « Stella, la petite vache » qui « reste dans son coin » et « ne dit pas un MEUH ». Les stéréotypes de genre (pour les filles) sont bien là.

 

Mon  analyse intuitive du numéro type m’a donc appris que la parité n’est pas une priorité éditoriale chez Bayard-Jeunesse. La quête s’annonce laborieuse, surtout si je veux avoir une réponse avant le solstice d’été…

Les chercheuses à la rescousse

Je décide donc de m’y prendre autrement dans ma recherche du magazine idéal : il doit bien se trouver un doctorant ou un universitaire qui ait fait une analyse de contenu de ce genre de magazines, non ? C’est ainsi que je déniche le dossier d’étude de Sylvie Cromer, Carole Brugeilles et Isabelle Cromer Comment la presse pour les plus jeunes contribue-t-elle à élaborer la différence des sexes ? ; elles y ont épluché les magazines des quatre principales maisons d’édition jeunesse : Bayard, Disney, Fleurus, et Milan.

En matière de politique éditoriale, voici comment chaque maison d’édition se présente :

Bayard  se dit « Adossé à « des valeurs » , particulièrement la famille et la citoyenneté. » -voir la rubrique « Les p’tits philosophes » de Pomme d’Api.

Disney est le seul à revendiquer le créneau de presse distractive. Cet éditeur pose par sa présence le problème de la mondialisation de la culture (pour une étude détaillée, voir Bruno, P. (2002). La culture de l’enfance à l’heure de la mondialisation, Paris : In Press Éditions )

Les revues de Fleurus s’adressent à des groupes d’âge décalés par rapport aux autres revues (Papoum, dès 6 mois). C’est le premier éditeur ayant ouvert une gamme « Filles ». Personnellement, je ne considère pas que ce soit une initiative qui aille dans le sens de l’égalité des sexes : pourquoi les filles auraient-elles besoin d’une gamme à part ? Les livres sont des objets unisexe, non ? Sinon, pourquoi pas des stylos « spécial filles », tant qu’on y est ! –Ah ? Ca existe ? (soupir)

Milan a pour devise : « Un enfant qui aime lire est un enfant qui s’éveille”. De l’avis des auteures, cet éditeur est sans doute le plus “scolarisateur” des éditeurs, enjoignant aux parents à “pousser” les enfants à devenir lecteurs avant même que l’école ne le fasse.

Aucune des maisons d’édition ne revendique la parité comme un objectif éditorial. Tout tourne autour du concept de jeu et d’éducation.
Pourtant,  l’éducation n’existe pas « en soi », elle s’incarne bien dans un contenu. Et ce contenu, toute cette socialisation implicite, n’est jamais explicité dans la politique éditoriale de ces grands groupes d’édition.

C’est bien là que l’analyse des auteurs est précieuse : elles nous donnent accès à ce contenu laissé implicite par les éditeurs.

L’analyse quantitative révèle que la parité n’existe dans aucun magazine : “(…) les garçons sont, de manière écrasante, le personnage de prédilection tous éditeurs confondus (… ) »
•    Garçons :  38% des personnages
•    Filles :  23 % des personnages
•    Hommes : 21 % des personnages
•    Femmes : 18 % des personnages

Si l’on considère les stéréotypes de genre, l’analyse des auteurs révèle que
« (l)’asymétrie entre le masculin et le féminin est aussi qualitative sous d’apparentes similitudes. Le petit garçon, tout particulièrement dans les séries, est privilégié par des portraits de fait plus variés, ainsi que des liens sociaux diversifiés, depuis les interactions interpersonnelles avec ses deux parents jusqu’à celles avec ses pairs, filles et garçons.  L’analyse des portraits de petites filles corrobore l’idée que celles-ci sont envisagées comme des cas particuliers, extra-ordinaires, en dehors de la norme… » (page 104).

Ces différences, c’est vraiment couper les cheveux (longs) en quatre !

Certaines personnes ont tendance à penser que ces différences dans les représentations des femmes et des hommes, des garçons et des filles,  n’ont qu’une influence négligeable sur nos attitudes vis-à-vis des genres.
Comme il est particulièrement difficile de convaincre quelqu’un que son jugement est biaisé justement lorsqu’il l’est, le plus simple est de laisser son inconscient le lui démontrer : le Implicit Association Test a été créé pour cela : essayez-vous à la version « Gender-career »  (“genre-carrière” ) du test, qui demande à l’utilisateur de catégoriser

•    des prénoms masculins et féminins dans les catégories “masculin” ou “féminin”,
•    des mots issus de la sphère professionnelle et de la sphère familiale dans des catégories : “carrière” ou “famille”.

Dans un deuxième temps, ces catégories sont combinées : « masculin-famille » d’un côté, « féminin-carrière » de l’autre. Puis c’est le contraire : « féminin-famille d’un côté », « masculin-carrière » de l’autre.
Votre temps de réaction pour ranger un mot dans une catégorie ou une autre dépendra de l’adéquation que vous percevez entre les deux catégories rassemblées : si vous n’avez réellement aucune prédisposition (inconsciente comme consciente) à associer masculin à famille plus qu’à carrière, votre temps de réaction moyen devrait être le même. S’il ne l’est pas, le test vous explique dans quel sens va votre tendance.

Voici les résultats globaux des personnes qui ont passé ce test :

 

Alors, quel magazine est-ce que je choisis, pour ma nièce ?

Heu… un Scrabble junior ?

Car côté magazines, aucun des géants du marché ne satisfait à ma demande de qualité.
Je le leur ai  fait savoir (et n’hésitez pas à le faire aussi) :

(Bayard : http://www.groupebayard.com/index.php/fr/articles/contactform
Fleurus : http://fleuruspresse.com/contact )

Cher éditeur,

Lorsque je cherche à abonner mon enfant (fille ou garçon) à un magazine, je regarde bien sûr son côté éducatif –mais ce n’est pas tout ; j’aimerais trouver deux éléments supplémentaires à la politique éditoriale d’une maison d’édition :

- une prise de position explicite de la part de l’éditeur sur la parité
- une prise de position explicite de la part de l’éditeur sur l’absence de stéréotypes de genre.

Plus nous serons attentifs à offrir à notre jeune lectorat une vue équilibrée des genres, tant dans leurs proportions que dans la diversité de leurs comportements, plus nous concourrons à  bâtir un monde sans préjugés.

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