Le baromètre de Bohr : un thermomètre pédagogique

Toute légende urbaine qu’elle soit, « Le baromètre de Bohr »  est une magnifique parabole pour parler de l’éducation.

Dans cette histoire, Niels Bohr (Prix Nobel de Physique en 1922), encore étudiant, avait dû répondre à l’énoncé : « Montrez comment il est possible de déterminer la hauteur d’un immeuble à l’aide d’un baromètre. »

Sa réponse : «  On prend le baromètre en haut de l’immeuble, on lui attache une corde, on le fait glisser jusqu’au sol, ensuite on le remonte et on calcule la longueur de la corde. La longueur de la corde donne la hauteur de l’immeuble. »

L’enseignant lui donne un zéro pour sa réponse, Bohr conteste, on appelle un arbitre indépendant qui lui donne une deuxième chance, en précisant que « pour la réponse il devait utiliser ses connaissances en physique ».
Nouvelle réponse de Bohr : «  On place le baromètre à la hauteur du toit. On le laisse tomber en mesurant son temps de chute avec un chronomètre. Ensuite en utilisant la formule : , on trouve la hauteur de l’immeuble. »

L’enseignant déclare forfait, met la note maximale à l’étudiant, mais l’arbitre est curieux et demande au jeune Bohr s’il connaissait la réponse que son enseignant attendait. Bohr «  admis que oui mais qu’il en avait marre de l’université et des professeurs qui essayaient de lui apprendre comment il devait penser. »

Cette anecdote m’a amenée à revisiter la notion d’ « élève connivent » dont parle Bonnéry : ce chercheur en science de l’éducation désigne sous ce nom les élèves qui peuvent « lire entre les lignes » , comprendre à demi-mots quelle est la réponse attendue par leur enseignant. Bonnéry note que les élèves connivents sont ceux qui viennent de milieux où les parents ont fait des études, et que donc cette façon d’enseigner pérennise les inégalités sociales.

Ce que montre l’anecdote de Bohr, c’est qu’il existe une troisième catégorie d’élèves : ceux qui ont les moyens d’être connivents, mais qui le refusent, parce qu’ils voient cela comme une tentative de ‘normer’ leur  potentiel de créativité intellectuel : la « connivence » les empêche de créer les connexions tous azimuts qu’ils pourraient développer entre ce qu’ils savent et ce qu’ils sont en train d’apprendre.
Ultimement, la connivence, c’est accepter d’emprunter les autoroutes sans jamais s’enfoncer dans les chemins. Se laisser rouler sans jamais choisir sa route.

Je vois autour de moi de plus en plus de jeunes découragés par la règle implicite de la connivence qui domine les écoles. Des décrocheurs remarquablement intelligents, issus de milieux intellectuels, pour qui la solution est, immanquablement, d’aller puiser sur Internet  les éléments de connaissance qui répondent à leurs questionnements originaux, à leurs cheminements personnels.

La « connivence » (au sens de Bonnéry) n’existe pas sur la Grande Toile : elle est une source, brouillonne et ordonnée,  véridique et fantaisiste, où chaque sujet est présenté sous tous les éclairages. Beaucoup voient ces caractéristiques comme un handicap à l’utilisation débridée d’Internet en classe.
Après avoir lu Le baromètre de Bohr, on peut se demander si ce crowd sourcing éducatif n’est pas le meilleur moyen d’obtenir des apprenants à la pensée autonome.

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