Une école pour « Former des citoyens responsables, autonomes, et difficiles à gouverner »

La formule est de Camil Bouchard, qui avait fait la conférence d’ouverture du Colloque CTREQ sur cette réflexion.

Cela fait un moment que je réfléchis à cette question moi-même : quel genre de citoyen l’école veut-elle bâtir, et quel genre de citoyen bâtit-elle ; ma trilogie La fabrique de Citoyens –Liberté  / Égalité  / Fraternité  tentait d’en dresser un portrait.

Dans un entretien avec Marie-France Bazzo, Camil Bouchard note à propos de la vocation de l’école à créer des individus autonomes : « L’autonomie,  sans un souci pour le bien des autres, sans un souci pour le bien commun, est un désastre. »

 

Cette notion de « bien commun » résonne particulièrement chez  moi, au moment où j’aide à concevoir un outil de littératie numérique pour les élèves du secondaire.
Pour moi,  évoquer Internet, c’est penser immédiatement à l’immense creuset de création et de partage qu’il représente pour l’humanité. Me viennent à l’esprit le surplus cognitif dont parle Shirky, les tutoriels Minecraft que mon fils de 15 ans a commencé à poster sur YouTube pour partager ses connaissances et sa passion, les TED Talks qui me permettent d’ouvrir mon esprit à des idées totalement nouvelles.

Lorsque l’école parle d’Internet, je ne surprendrai personne en disant que ce n’est pas ceci qui est exposé –ni aux élèves, ni à leurs parents.

Prenons un exemple : le partage de fichiers sur le Net -un parfait exemple de « bien commun », pourrait-on penser.
Dans le discours scolaire, le partage de fichiers est abordé (souvent exclusivement) selon la prémisse que le jeune partage un contenu dont il/elle ne possède pas le droit d’auteur. Car dans le discours scolaire, l’élève (le jeune) est généralement envisagé comme un consommateur d’Internet, pas un créateur de contenu en ligne.

Le partage de fichiers inclut inévitablement la question du droit d’auteur.

Le discours « éducatif » sur le droit d’auteur, notamment pour la musique, indique que le fait de partager la chanson d’un artiste équivaut à voler l’artiste et son label.

Voler la maison de disque (label) ? Oui – mais à une époque où la musique se dématérialise, et où l’investissement de production est minime, on peut questionner l’éthique qui  consiste à donner au label plus qu’à l’artiste pour la vente de ses œuvres.

Mais voler l’artiste lorsqu’on partage ses œuvres ? Pas vraiment : cette étude, par exemple, montre que le partage de fichiers contribue à une hausse des revenus des artistes ; ce qui fait que de plus en plus d’artistes donnent leur musique sur leur site ou ailleurs, afin de se faire connaître et/ou d’élargir l’audience de leurs spectacles.

 

Lorsque le discours « éducatif »  présente le droit d’auteur, enfin, la licence Creative Commons sera mentionnée en passant (si même elle l’est).  La raison alléguée est que Creative Commons n’est pas « dangereuse » : elle ne risque pas d’occasionner au jeune (toujours vu comme un consommateur, et non un producteur de contenu, suivez-moi bien) des dommages et intérêts. (Notez au passage dans ce raisonnement, le flou confus qui existe entre la paternité d’une œuvre et la rétribution de l’auteur).

Loin de valoriser le « bien commun » auquel les jeunes contribuent déjà en nombre, le discours scolaire pousse à la défiance pour tout ce qui se partage : ça peut apporter des virus (P2P) ; ce n’est pas fiable (Wikipedia) ; le téléchargement gratuit est illégal, …

 

Je suis personnellement très mal à l’aise que l’école « éduque » mes enfants selon l’axe de la consommation payante, et leur prône une culture de la « méfiance par défaut » vis à vis du partage sur Internet.

Je considère aussi comme particulièrement malsain que le discours éducatif brandisse la loi comme un prêt-à-penser éthique.

 

Les adultes savent que les lois changent : Internet est en train de transformer  la législation sur le droit d’auteur partout dans le monde.
Le sujet a provoqué de nombreuses polémiques aux Etats-Unis et en France parce que ses enjeux sont considérables : rien moins que la création, la créativité et la liberté du Net.

De quoi changer radicalement la vie que vivront nos enfants.

Et pourtant l’école les tient éloignés d’une réflexion qui leur permettrait de faire de réels « travaux pratiques d’éthique ». Pourtant,  tout est en place pour fournir aux jeunes (et aux autres) l’occasion  de s’exprimer sur la question du droit d’auteur équilibré.

 

Il est temps de franchir le pas –le fossé- qui existe entre le citoyen personnellement responsable, qui croit que « pour régler les problèmes sociaux et améliorer la société, on doit être honnête, responsable, et obéir aux lois. » et le citoyen activiste  qui pense que « pour régler les problèmes sociaux et améliorer la société, les citoyens doivent remettre en question et changer les systèmes et structures, si ces derniers ne font que reproduire l’injustice sociale »

 

On ne peut créer une démocratie avec une éducation dogmatique.

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One Response to Une école pour « Former des citoyens responsables, autonomes, et difficiles à gouverner »

  1. Gillet Guy says:

    Bonjour !
    J’ai 58 ans, j’habite la Bretagne et je vous donne en lien ci-dessous une
    adresse de site personnel dans lequel j’écris des éditos depuis 2001 pour tenter
    de défendre des valeurs fondamentales et démocratiques aussi, je pense, le tout
    pour susciter le débat sur des sujets de société cruciaux ou sur des
    convictions. Il est évident que la totalité de mes textes ne vous intéressera
    pas, ce qui est normal, mais si l’un d’eux peut déjà susciter le débat autour de
    vous, j’en serais heureux ! Ce n’est que mon petit point de vue personnel et je
    me base en fait tout à la fois sur l’actualité du moment et aussi sur mon
    engagement de Responsable-bénévole depuis des années dans l’humanitaire qui m’a
    permis de faire des rencontres formidables tout en appréciant le genre humain.
    Vous pouvez utiliser ces textes librement si vous le souhaitez, d’avance Merci
    et bon courage à tous, Guy Gillet

    LIEN : http://citoyen3.chez-alice.fr

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